Derrière le sauvetage des 33 mineurs de la mine de San José, l’autre réalité…

Ce que cachent le gouvernement chilien et les patrons

Extrait d’Informations ouvrières n°120 du 21 octobre 2010

Par Luis Messina,

secrétaire général de la fédération des syndicats du secteur financier du Chili

Le 5 août, nous, Chiliens, nous avons été frappés par la tragédie des 33 mineurs ensevelis à plus de 700 mètres sous des tonnes et des tonnes de roches. Après dix-sept jours, en grande partie grâce à l’expérience et au courage des travailleurs, nous avons appris qu’ils étaient vivants.

La joie de tout un peuple apprenant la nouvelle était immense. Elle a été rapidement manipulée par le gouvernement

pour cacher les véritables causes de l’accident.

Quelles leçons peut-on tirer de cette tragédie ?
D’abord, le fait que les travailleurs sont naturellement solidaires, loyaux et honnêtes envers leurs camarades de travail.
Ils sont capables de surmonter les plus grands obstacles. Ils peuvent, sans en appeler aux patrons — qui ont déguerpi comme des rats lorsqu’ils ont appris la tragédie — résister et affronter l’adversité que la nature leur impose. Ce qui explique que la survie ait été possible dans de telles conditions, en supportant des températures en moyenne supérieures aux 30 degrés et avec des indices d’humidité proches des 100 %.
Deuxièmement, il a été mis en évidence que les « propriétaires » de cette mine, comme ceux de toute entreprise, lorsqu’il s’agit de gagner de l’argent, le font au détriment de la vie des travailleurs.

La compagnie minière San Esteban est propriétaire de la mine de San José, qui fait partie des mines moyennes. C’est une exploitation de cuivre et d’or très ancienne, située dans le désert de l’Atacama, le plus aride au monde. Elle a une tradition d’activités extractives de plus d’un demi-siècle.
Elle exploite aussi des minerais de fer et a réussi à accumuler une immense fortune.
Pendant de nombreuses années, cette mine a été déclarée non sûre. Entre 2000 et 2004, plus de douze plaintes ont été déposées par les travailleurs auprès des diverses autorités du pays. La majorité des organismes publics qui ont reçu ces plaintes ne sont jamais intervenus pour imposer les mesures de sécurité afin de protéger les travailleurs.
Ils sont toujours intervenus pour protéger les intérêts du capital.
Au cours des quatre dernières années, il y a eu trois accidents fatals et deux qui ont entraîné l’amputation des victimes. L’éboulement du 5 août a été d’une telle amplitude qu’il a provoqué l’effondrement des galeries et des conduits de service. Selon les déclarations faites par différents spécialistes, cette mine n’aurait jamais dû être rouverte. Elle ne l’a été que par le soutien d’une structure juridique et politique qui ne cherche pas à protéger les vies humaines.

Cet accident n’est pas dû au hasard

Nous savons maintenant, en outre, que, pour augmenter leurs gains, les patrons ont pris des décisions criminelles. Ainsi, dans une mine creusée dans la roche instable, ils ont diminué le nombre de poutres de soutènement en les écartant de plusieurs mètres. Ils ont même ordonné leur suppression lorsqu’elles gênaient le travail des machines dans les veines de minerai. Lorsque l’éboulement s’est produit, la première chose qu’ont tenté de faire les mineurs, c’est de monter par l’escalier du conduit de ventilation, qui était censé être l’issue de secours de la mine. Mais ils ont découvert qu’il n’y avait d’échelle que dans une partie du trajet, et ils ont dû stopper la tentative de sortie. Plus tard, c’est toute la gaine qui s’est éboulée et il n’y avait pas moyen de s’en servir. Si la mine avait eu une issue de secours, les mineurs seraient tous sortis sains et saufs dès les premières heures.

Mais pourquoi des mineurs aussi expérimentés travaillaient-ils dans une mine aussi dangereuse ? Parce que les emplois, en Amérique latine, dans un pays qui se vante d’avoir l’un des meilleurs indices de croissance, sont pour la plupart des emplois précaires, dangereux, sans aucune réglementation.
Par nécessité, la population est amenée de plus en plus souvent à accepter des emplois où les droits fondamentaux sont bafoués, où la journée de huit heures est acceptée aujourd’hui pour quelques misérables pesos.

C’est ce qui explique que des milliers de travailleurs, y compris les mineurs, sont prêts à travailler dans des conditions à haut risque, par nécessité, pour survivre.
Cet accident n’est pas dû au hasard, c’est un de plus parmi tous ceux qui se produisent chaque jour dans le pays, dans presque tous les secteurs où des travailleurs sont accidentés et meurent du fait de la désinvolture des patrons, qui bafouent toute notion de sécurité parce que celle-ci a un coût.

Dans la construction, les transports, la manufacture, les services voient chaque fois plus de travailleurs accidentés, à cause de la déréglementation qui s’applique à la législation du travail. Cela a commencé sous la dictature de Pinochet et s’est développé sous les gouvernements de la « concertation » (PS, Démocratie chrétienne — NDT), qui, pour faciliter les « investissements étrangers », ont liquidé toutes les normes de protection des travailleurs.
Le Chili est un pays où la mine a le rôle le plus important dans l’économie. Le cuivre a été nationalisé sous le gouvernement d’Allende, le 11 juillet 1971. Tous les gisements, parmi lesquels on compte les plus grands du monde, rapportaient au pays à l’époque plus de 45 % de son produit interne.

Pendant la dictature, avec la loi minière, le processus de privatisation a été engagé, et, aujourd’hui, plus de 74 % de l’extraction du cuivre sont dans les mains du privé. Les gouvernements de la « concertation » ont offert les plus grandes garanties aux investisseurs étrangers par la « paix sociale ». Et la modification de la loi de bail a permis que les entreprises minières, qui produisent plus de trente-six mille tonnes par an, ne paient d’impôts que sur les bénéfices.
Elles ont donc modifié leur comptabilité.
Ainsi, entre 1990 et 2005, elles n’ont pas payé le moindre peso d’impôts au pays.
Ce vol de l’Etat a été brutal. Elles ont compté sur le silence complice de tous les gouvernements post-dictature.

Le déploiement de moyens de communication du gouvernement de droite de Pinera, applaudi et soutenu par tous les parlementaires et par la majorité des gouvernements de la région, Obama compris, cherche à créer un climat médiatique « d’humanité » et « d’union nationale » : « Tous les Chiliens avec les mineurs. » Rien n’est dit sur la responsabilité criminelle des propriétaires, qui se sont déjà déclarés en faillite pour ne pas avoir à assumer leurs responsabilités face aux travailleurs qui ne reçoivent plus de salaire depuis deux mois.

Une campagne de désinformation

Rien n’est dit, alors que, en dehors des trente-trois mineurs, des centaines d’autres attendent le paiement de leurs rémunérations.
Rien, non plus, sur les multiples autres accidents qui, en ce moment même, font supporter à d’autres mineurs chiliens les conséquences de cette politique patronale inhumaine de recherche de bénéfices par l’exploitation la plus brutale. S’il est vrai que tous les travailleurs se sont réjouis du sauvetage des trente-trois mineurs, la campagne de désinformation s’engage pour masquer les véritables causes de cette tragédie, qui, une fois encore, a comme acteurs les travailleurs et les patrons.
Les uns souffrent de la rigueur d’un système fondé sur la propriété privée et sur la plus extrême exploitation, les autres obtiennent la richesse par le travail d’autrui et veulent perpétuer un système qui bénéficie à un petit groupe d’exploiteurs.
Aujourd’hui, plus que jamais, les travailleurs chiliens doivent être attentifs. Passées les rodomontades, le gouvernement et les patrons s’apprêtent à édicter de nouvelles lois ayant officiellement pour objectif d’améliorer la sécurité au travail.

En réalité, elles poursuivront la déréglementation et la privatisation des relations de travail en faveur des investisseurs nationaux ou étrangers, au détriment des travailleurs.

Catégories: Archives d'IO, Arguments du POI, International, International (reprise), z*** Reprise de l'ancien site (janvier 2012)

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